Le Sacrifice d'Isaac (Le Caravage, Florence)

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Le Sacrifice d'Isaac
Sacrifice of Isaac-Caravaggio (Uffizi).jpg
Artiste
Date
v. 1603 (?)
Technique
Huile sur toile
Dimensions (H × L)
104 × 135 cm
Mouvement
Localisation
Numéro d’inventaire
4659 Voir et modifier les données sur Wikidata

Le Sacrifice d'Isaac est un tableau de Caravage conservé à la galerie des Offices de Florence. Il représente un épisode biblique tiré de la Genèse, au cours duquel le patriarche Abraham s'apprête à sacrifier son propre fils Isaac afin d'obéir à l'injonction de Dieu ; mais un ange arrête son geste juste à temps. La scène est représentée à l'extérieur ; il s'agit de l'un des rares paysages peints par Caravage, et c'est d'ailleurs le dernier qu'il représente alors qu'il s'apprête à orienter son style vers des traitements plus sombres et intimistes. Bien que le thème soit déjà bien connu, certains aspects de son traitement pictural offrent une perspective inédite : en particulier, les attitudes du patriarche et de son fils sont tout à fait inhabituelles par rapport à l' iconographie religieuse de l'époque.

Le tableau est une commande du cardinal Maffeo Barberini, qui devient plus tard pape sous le nom d' Urbain VIII. Il s'agit d'une des nombreuses commandes de tableaux religieux que passent à cette époque de prestigieux commanditaires, avides d'obtenir une œuvre du peintre lombard dont la célébrité est devenue considérable à Rome au tournant des XVIe et XVIIe siècles. Toutefois, Le Sacrifice présente de nombreux éléments stylistiques et thématiques qui le distinguent nettement des autres tableaux de chevalet que Caravage produit alors : ces particularités en compliquent la datation précise, qui s'étend selon les auteurs de 1597 à 1603, cette dernière date étant la plus couramment retenue. Après avoir été transmis au fil des siècles au gré des collections de la famille Barberini et de sa branche « Sciarra » en particulier, le tableau est finalement confié en 1917 aux Offices de Florence, où il est conservé depuis.

Une autre version de ce même thème apparaît dans un autre tableau qui appartient à une collection particulière à Princeton ( États-Unis) ; toutefois, son attribution à Caravage est loin de faire l'unanimité parmi les historiens de l'art.

Historique

Commanditaire

portrait en peinture d'un prélat au manteau et à la toque rouge vif.
Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII, est le commanditaire du tableau de Caravage. Portrait par Bernini, v.1625 ( palais Barberini, Rome).
peinture d'un homme barbu en costume et toque noirs, assis dans un fauteuil et pointant du doigt vers sa droite.
Ce portrait, parfois attribué à Caravage et daté autour de 1598, pourrait également représenter le commanditaire à une date proche de la réalisation du Sacrifice d'Isaac (coll. particulière, Florence).

La toile est une commande du cardinal Barberini, qui deviendra pape vingt ans plus tard sous le nom d' Urbain VIII [1]. C'est un commanditaire de prestige, qui assume déjà de hautes responsabilités au sein du Vatican en ce début de XVIIe siècle et qui s'intéresse au peintre le plus important du moment comme le font d’autres grands mécènes romains à la même époque : après le cardinal del Monte, ce sont notamment les Mattei et les Giustiniani (des personnalités influentes du monde de l' Église comme des affaires) qui négocient des commandes de tableaux de chevalet à thème religieux, alors que Caravage a acquis une extraordinaire renommée grâce à ses grandes commandes publiques «  Contarelli » et «  Cerasi » [2]. C'est aussi à cette époque que les ennuis judiciaires du peintre se font de plus en plus présents, de scandales en procès : quelque temps plus tard, en 1606, il devra même fuir Rome après y avoir tué un homme lors d'une rixe [3].

Giovanni Pietro Bellori, l'un des tout premiers biographes de Caravage au XVIIe siècle, fait très explicitement mention du Sacrifice d'Isaac : « Pour le cardinal Maffeo Barberini, qui fut plus tard le pape Urbain VIII, il fit […] le Sacrifice d'Abraham, lequel approche le fer de la gorge de son fils, qui crie et tombe [4]. » Comme le fait remarquer l'experte Rossella Vodret, certains éléments du tableau peuvent faire penser à une intention symbolique de rapprocher l’œuvre de son commanditaire : une église est visible dans le paysage et l'arbre en arrière-plan est un laurier, ce qui renvoie aux armoiries de la famille Barberini, de même que le Soleil qui éclaire la scène [1]. D'après l'historien de l'art Alfred Moir, peut-être même doit-on reconnaître dans ce paysage un domaine appartenant à la famille Barberini sur le mont Albain [5].

Il existe un autre tableau connu sous le titre de Portrait de Maffeo Barberini, fréquemment attribué à Caravage et daté de la même époque : il est donc possible qu'il s'agisse d'une représentation directe du commanditaire du Sacrifice d'Isaac. Ce tableau est conservé dans une collection privée à Florence. Toutefois, son attribution à Caravage n'est pas unanimement acceptée, et même l'identité de l'homme représenté n'est pas certaine : il pourrait aussi s'agir du cardinal Benedetto Giustiniani [6].

Propriétaires

Le tableau fait longtemps partie des collections de la famille Barberini, d'abord via le frère du cardinal puis ses descendants, pour passer en 1812 vers la branche Colonna Sciarra : à ce stade, au fil des siècles l'attribution à Caravage a été oubliée au profit du nom de Gerrit van Honthorst [7]. À la fin du XIXe siècle, le prince Maffeo Barberini Colonna di Sciarra doit céder l'essentiel de ses tableaux à ses créanciers [7]. C'est ainsi que le Sacrifice d'Isaac finit par entrer, à une date non précisée, en possession du peintre et collectionneur Charles Fairfax Murray qui l'acquiert comme étant de la main de van Honthorst [8]. Le fils de Murray [a] en fait ensuite don au musée des Offices en 1917 [8], [10].

Datation

L'authenticité du tableau et son attribution à Caravage ne présentent désormais aucune difficulté puisque tous les spécialistes du peintre s'entendent à ce sujet [1] ; en revanche, sa datation précise reste sujette à débat [10]. Pour la majorité des experts [11], il est sans doute peint vers 1603 ainsi qu'en attestent les paiements successifs effectués par Barberini à l'intention de Caravage entre et [1]. Mais les relevés de ces paiements concernent non pas une seule mais deux œuvres commandées auprès du peintre lombard, et ils ne mentionnent pas explicitement leur titre, ce qui laisse une petite marge de doute quant à l'identification des toiles concernées [12]. L'artiste perçoit en tout cas un total de 100 écus, ce qui constitue une somme importante [1]. Toutefois, certains auteurs n'excluent pas une datation plus ancienne (par exemple : vers 1597-1598 en ce qui concerne Sybille Ebert-Schifferer [13] et Fabio Scaletti [14]) : en effet, la maturité stylistique de l’œuvre n’empêche pas de constater la forte prégnance d'éléments stylistiques proches de l'école lombarde et donc caractéristiques de la première manière de Caravage [10]. Dans une des premières études publiées au XXe siècle, Matteo Marangoni parle d'ailleurs d'« anachronisme stylistique des différentes parties », ce qui lui donne le sentiment que « l’œuvre, en somme, résulterait de trois manières d'époques différentes » — et ce d'autant plus que les données de l'époque lui laissent penser que la toile est peinte fin 1606 [15].

Contexte artistique

Le choix d'une scène tirée de l' Ancien testament est inattendu par rapport aux autres productions religieuses de Caravage en ce tout début du XVIIe siècle : en effet, c'est la période où il peint pour d'autres commanditaires romains des tableaux de chevalet de taille similaire mais d'inspiration néo-testamentaire : L'Incrédulité de saint Thomas, Le Souper à Emmaüs ou encore L'Arrestation du Christ [16]. Le fait qu'il s'agisse d'une scène d'extérieur le distingue également des autres œuvres contemporaines de Caravage [17]. En revanche, le thème du sacrifice d'Isaac est relativement classique à l'époque — d'autant plus classique qu'il a donné lieu à une compétition acharnée dans le milieu artistique florentin du début du XVe siècle : Lorenzo Ghiberti et Filippo Brunelleschi s'étaient alors affrontés pour proposer chacun un bas-relief en bronze devant orner les portes du baptistère de la ville, mais avec deux approches très différents dans leur conception même [18]. Bien que Ghiberti l'ait emporté à l'époque grâce à une composition délicate et d'une grande élégance, c'est malgré tout l'interprétation de Brunelleschi que semble retenir Caravage deux siècles plus tard : plus violente, plus vivante, elle correspond davantage à son style [18].

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